Textes et Fleurs

Kourzy (sept 2013)

J'ai écrit ce texte dans le cadre d'un stage d'écriture avec François Eyriolles qui nous a donné des consignes au fur et à mesure que nous écrivions ; nous étions libres de les respecter à la lettre ou pas. 

L'histoire devait commencer par la phrase : Cela faisait maintenant des années que le dernier adulte était mort. 

Les consignes ont été les suivantes : 

- Tous les enfants d'un pays lointain vivent seuls à la suite d'un mal mystérieux qui a fait mourir tous les adultes. Depuis, dès qu'ils atteignent 25 ans, tous les adultes meurent. Parmi ces enfants, il y a votre héros

- Un individu de + de 25 ans débarque dans l'histoire, en créer un personnage inoubliable

- L'homme nouvellement arrivé évoque un personnage ou une légende "la vieille" qui peut les guérir de la malédiction 

- Raconter ce voyage vers cette vieillel

- Fin de l'histoire

 

Voici mon texte, le plus long que j'aie écrit jusqu'à présent : lisez-le et laissez-moi un commentaire svp : 

 

Cela faisait maintenant des années que le dernier adulte était mort. Ce dernier adulte, celui que chaque membre de la communauté avait surnommé « Grand-Frère », avait compris le caractère inexorable de la malédiction qui pesait sur l’île : il savait qu’il allait mourir au plus tard le jour de ses 25 ans, comme tous ceux qui atteindraient cet âge après lui.

Aussi, les derniers mois avant sa mort, avait-il voulu donner quelques clés aux enfants, adolescents et jeunes adultes qui constituaient la communauté, afin de les aider à organiser et de gérer leur vie future et celle de leur descendance. En un mot, Grand-Frère était un érudit et il avait compris que la transmission du savoir était une mission essentielle que chacun devait remplir durant sa vie d’îlien, même si elle était trop brève. Il avait observé tous les habitants de l’île, un à un, puis avait réuni ceux qui lui semblaient être le plus à même de jouer un rôle dans ce qu’il voulait leur léguer à sa mort : les bases d’une société évoluée.

Lors de cette réunion, au pied du frangipanier qui embaumait délicieusement l’air frais du soir, il y avait là Yann, le plus âgé du groupe du haut de ses vingt-deux ans, Thomas qui avait dix-sept ans et depuis toujours un caractère bien trempé, Kourzy, une adolescente de quatorze ans toujours de bonne humeur, un rien « garçon-manqué », Toubirou, un garçon de douze ans, surnommé « le gland elfe » car il adorait les histoires d’elfes et s’était fait tatouer un gland sur chaque fesse en souvenir de sa maman, aujourd’hui disparue, qui avait accouché sous le seul chêne de l’île, et enfin, Chantalors, qui à onze ans pouvait faire partie de cette « cour des grands » car elle comprenait le langage des arbres, ce qui lui avait fait acquérir une sagesse inhabituelle à son âge.

Grand-frère leur expliqua que la vie de hippies et de baba-cools qu’ils menaient depuis ces dernières années ne pouvait que précipiter leur communauté dans le chaos ; il fit remarquer que déjà les enfants de l’âge de Chantalors ne savaient pas encore lire, écrire ni compter et préféraient pêcher des écrevisses à pattes blanches, ce qui était une grave erreur, d’abord pour les écrevisses dont les bans de cette variété rare s’étiolaient, mais surtout pour leur avenir d’êtres humains, car si peu à peu plus personne ne savait lire ni écrire, qui pourrait accéder au savoir contenu dans les livres, comment pourraient-ils y découvrir la poésie qui ouvre à tant d’autres univers, de quelle manière conserveraient-ils la trace des générations passées et la vie de tout leur petit monde dont plus personne ne serait là pour rappeler qui était le père de qui, d’où venaient par exemple les yeux pers deThomas et les cheveux crêpus de Chantalors. Il leur rappela les vieux livres de la bibliothèque qui racontaient comment les bébés-gorilles qui perdaient leur mère trop tôt ne savaient pas bien se débrouiller, tombant fréquemment malades à force de manger n’importe quoi, souvent solitaires faute de connaître les codes sociaux de leur race et incapables de transmettre à leurs petits, pour ne pas les avoir reçues de leur mère, les règles essentielles de la vie sur terre, qui est une lutte de chaque instant.

De toute la réunion, contrairement à l’accoutumée, Kourzy ne rit pas une seule fois et n’arbora bientôt plus son éternel sourire. En repartant dans la classe qui lui servait de dortoir à elle et quelques amies de son âge, elle ne fit pas même un détour par le lac pour écouter le chant des grenouilles qui cherchaient à s’accoupler, comme elle avait coutume de le faire le soir. Grand-frère avait ébranlé son petit univers ; ce ne serait plus jamais la fête perpétuelle comme elle imaginait son existence future. Perdue dans ses pensées, elle se trompa même plusieurs fois de chemin ; du haut de ses quatorze ans, elle commença pour la première fois de sa vie à penser sérieusement à son avenir, et elle, la sauvageonne, à son rôle de femme sur cette île où il fallait avoir des enfants jeune si l’on voulait avoir la chance de les voir grandir quelque peu.

 

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Six mois passèrent, Grand-frère était maintenant décédé, laissant la communauté aux mains de ce petit groupe qu’il avait pris l’habitude de réunir une fois par semaine. Un matin à l’aube, Kourzy était partie prendre sa douche quotidienne sous la cascade aux tillandsias ; elle n’était presque plus le garçon-manqué dont la communauté avait l’habitude ; elle avait cherché celui qui la rendrait mère et depuis qu’une toute frêle vie dormait au creux de son corps, elle ressentait le besoin de prendre soin d’elle. Tandis qu’elle venait de revêtir son pagne de fibres de coco, elle vit de la couleur se refléter au fil de l’onde, ce qui était un événement incroyable, car depuis de nombreuses années, il n’y avait plus dans la communauté aucun habit ou objet de couleur. Elle leva les yeux et découvrit un homme immense aux cheveux roux, revêtu d’une gandoura d’un tissu soyeux de couleur vive. La peur qui l’avait saisie à la découverte de cet inconnu céda à l’instant où elle rencontra son sourire, emprunt d’humanité, de calme et de bonté. Elle se demanda depuis quand il l’observait, mais elle oublia ce détail et répondit à son sourire ; comme il se taisait, ce fut elle qui commença à parler.

« Bonjour, je m’appelle Kourzy » lui dit-elle en s’approchant de lui, la main tendue. L’homme fit lui aussi un pas vers elle, mais ne lui répondit pas, pas plus qu’il ne tendit sa main en réponse à celle qui s’offrait à lui ; après quelques instants, toujours souriant, il détacha lentement un des nombreux bracelets de coquillages qu’il avait aux chevilles et le noua au poignet droit de Kourzy qui improvisa un remerciement en inclinant le buste et en plaçant sa main près du coeur, car elle eut la sensation que l’homme ne comprenait pas son langage. Elle lui fit signe de le suivre, il ne bougea pas tout de suite, puis sembla saisir ce qu’elle voulait, du moins la suivit-il jusqu’au village à l’ancien stade de football qui était devenu un potager immense, les habitants de la communauté ayant compris depuis longtemps qu’il était ridicule de courir après un ballon pour aller le mettre là où la moitié des joueurs et des spectateurs ne le souhaitaient pas.

Tout en cherchant Yann qui, à coup sûr, serait à cette heure-ci occupé à éliminer les doryphores de son carré de pommes de terre et de patates douces, elle pensait à cet homme souriant et majestueux, qui la suivait docilement, et dont elle n’avait pas idée de l’âge, faute d’avoir connu des adultes « mûrs » et elle se posait de nombreuses questions : Que faisait là cet homme inconnu sur cette île que la communauté était certaine d’avoir explorée en tout sens, qui de plus n’avait pas d’accès par la mer du fait de ses falaises abruptes, excepté une plage de sable gris défendue par une barrière de récifs battus par une houle permanente ? Pourquoi était-il vivant alors qu’il était manifestement vieux ? Que voulait-il et que leur voulait-il ?

Quand Kourzy trouva enfin Yann, elle lui présenta l’inconnu et lui raconta les circonstances de leur rencontre; il lui souhaita la bienvenue et lui tendit la main, comme Kourzy l’avait fait plus tôt. De nouveau l’homme ne dit pas un mot, ne fit pas un geste pour serrer la main tendue, mais après quelques instants, avec des gestes précis et calmes, détacha de sa cheville gauche un bracelet qu’il noua au bras droit de Yann. Après l’avoir remercié, Yann tenta vainement de dialoguer avec l’inconnu ; toujours souriant, ce dernier n’essayait pas de s’exprimer ni dans la langue de Yann, ni dans une autre, il donnait l’impression de ne pas savoir parler et même de ne pas savoir ce qu’était le langage, tant il regardait avec stupéfaction les lèvres de Yann à chaque mot qu’il prononçait. L’ayant conduit à l’ancienne salle de réunion du Conseil et l’avoir invité à y prendre place, Yann fit chercher immédiatement les autres membres du groupe qu’avait constitué Grand-Frère avant sa mort. Quand tout le monde fut réuni, Yann expliqua l’arrivée de l’inconnu et, comme Kourzy, chacun se posa de nombreuses questions et essaya d’interroger l’inconnu qui ne semblait pas comprendre ce qu’on lui disait et ne répondait pas. Yann demanda l’aide de Chantalors qui avait le don de communiquer avec les êtres sans parole qu’étaient les arbres, mais elle n’y arriva pas. Aussi, relativement rassuré par l’impression de sérénité qui émanait de l’inconnu qui arborait toujours son sourire confiant, le groupe proposa qu’il restât avec Kourzy à qui il était apparu en premier, espérant qu’au bout de quelques jours, il se mettrait à s’exprimer d’une manière ou d’une autre.

 

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Au bout de quelques semaines, l’homme mystérieux ne parlait toujours pas, mais il avait trouvé un moyen de s’exprimer : c’était par une sorte de peinture qu’il avait fabriquée avec des éléments collectés sur l’île dont personne ne connaissait l’usage et qu’il posait avec son doigt sur des feuilles sèches de bananier. Cette réintroduction des couleurs au sein de la communauté avait été une source d’étonnement et de nombreuses interrogations sur l’origine de ce savoir, était-il empirique ou non, elle avait particulièrement ravi les enfants qui peignaient jusque là avec du noir provenant du charbon de bois et une seule gamme de tons obtenue à partir de végétaux, qui allait du vert au brun  Aussi avaient-il surnommé l’homme «Arc-en-Ciel».

Arc-en-Ciel n’avait semble-t-il jamais parlé, ou alors ne s’en souvenait-il pas ; il ne semblait pas muet pour autant car, lorsqu’il était ravi, des bribes de son sortaient de sa bouche, qui ressemblaient à des ébauches d’éclats de rires. Comme elle l’avait rencontré la première et qu’à la réflexion l’arrivée de cet homme de plus de vingt-cinq ans avait fait naître en elle le fol espoir qu’il détenait peut-être le secret de la vieillesse et que son petit pourrait alors échapper à la malédiction d’une mort en pleine jeunesse, Kourzy entreprit, avec d’autant plus d’intérêt, d’apprendre à parler à Arc-en-Ciel, qui se montra un excellent élève. Elle lui apprit les premiers mots en lui montrant des objets de l’île et en notant leur nom sur un cahier, ainsi Arc-en-Ciel commença-t-il son apprentissage par les mots poisson, noix de coco, maison, qu’il arriva peu à peu à prononcer ; puis Kourzy apprit à son tour l’art de la peinture car elle voulait lui faire comprendre au travers de dessins des mots autres que les objets courants qu’elle pouvait lui montrer du doigt.

Ils durent alors s’éloigner du tumulte des gamins qui s’amusaient à voir un « grand » aller à l’école et elle s’appliqua au calme au fond du vallon des choux-palmistes à faire découvrir à son élève le monde des notions abstraites et des sentiments. Ainsi peignait-elle par exemple deux visages sur les deux feuilles en vis-à-vis du cahier, l’un avec des larmes, l’autre avec un sourire, pour lui faire comprendre les notions de tristesse et de gaieté etc.

Des jours et des cours passèrent ainsi en longues séances d’apprentissage. La grossesse de Kourzy avançait et elle pensait de plus en plus à la malédiction qui pesait sur la communauté de l’île. Tandis que l’âge d’Arc-en-Ciel était toujours une énigme, Kourzy rêvait souvent à un remède, un anti-dote ou une formule magique  que pourrait détenir son élève, peut-être même sans le savoir ; dans cette hypothèse, elle anticipait et se demandait alors si la malédiction devait être levée avant sa naissance ou simplement avant son vingt-cinquième anniversaire, pour que son enfant y échappe.

Peu à peu, Arc-en-Ciel commençait à saisir l’intérêt du langage et se risquait à prononcer quelques mots ; il n’avait jamais essayé d’écrire, mais semblait reconnaître les mots écrits sur son cahier. Arriva le jour où Kourzy entreprit de lui faire saisir les notions de jeune et de vieux, toujours avec sa méthode de deux dessins aux expressions opposées et des mots correspondant écrits dessous. Quand Arc-en-Ciel comprit, ce fut lui qui pour la première fois prit le cahier ; il peignit deux personnages, l’un était un bébé, l’autre une personne qui lui ressemblait un peu, puis il regarda Kourzy avec insistance, lui montra les deux images alternativement et lui demanda en parlant tout doucement : « Où vieux ? ». Elle resta un instant abasourdie de l’entendre pour la première fois dire autre chose que bonjour, bonsoir et désigner des objets qu’elle lui montrait, puis se ressaisit et l’emmena en guise de réponse au cimetière qu’Arc-en-Ciel connaissait puisqu’il avait déjà vu disparaître plusieurs adultes qui y avaient été enterrés depuis son arrivée il y avait maintenant trois mois. Ils restèrent une bonne heure à arpenter les allées, à regarder sur les tombes les dessins qui représentaient chaque personne décédée, puis revinrent ensuite au vallon ; Kourzy pleurait en repensant à tous ces morts qui avaient traversé sa courte vie, elle pensait également à son enfant et à l’avenir qui lui était réservé. A ses côtés, Arc-en-Ciel n’avait plus son sourire habituel, ses pensées semblaient le porter ailleurs. Soudain son expression changea et il s’écria avec excitation « Arc-en-Ciel vieux ! Arc-en-Ciel vieux ! ». et il précéda Kourzy pour se rendre en toute hâte à l’abri sous les fougères arborescentes qui leur servait de salle de classe. Dans une grande effervescence, Arc-en-Ciel prit le cahier et dessina avec application pendant une heure ; quand enfin il lui montra la page, Kourzy fut abasourdie de constater que le dessin de toute évidence représentait un livre qui semblait très vieux et que les fioritures qu’elle l’avait vu dessiner sur la couverture avec tant de concentration représentaient en fait le titre du livre : « Les vieux ». Une intense excitation gagna Kourzy : enfin son élève n’était plus seulement ce grand adulte souriant que la communauté avait accueilli puis accepté, mais il cherchait à communiquer, il commençait à s’approprier ce langage qu’elle lui avait enseigné et, qui plus est, pour aborder le sujet le plus préoccupant pour tous les habitants de l’île.

L’esprit en ébullition, Kourzy se posa une foule de questions : ce livre existait-il réellement, était-il un vieux grimoire de magie ou un simple roman comme les livres de Zola abandonnés sur les plus hauts rayons fort poussiéreux de la bibliothèque ? Après sa question « Où vieux ? » et leur visite au cimetière, Arc-en-Ciel avait-il compris que les adultes de la communauté mouraient trop jeunes et essayait-il de lui faire part de quelque chose ? Où Arc-en-Ciel avait-il vu ce livre ? Pourquoi avait-il retenu son titre, lui qui ne savait auparavant ni lire ni écrire … ? Elle lui demanda où était le livre et il lui montra le Nord de l’île, là où il y avait une chaîne de volcans.

Kourzy décida alors qu’il fallait réunir le groupe de Grand-Frère, bien sûr en présence d’Arc-en-Ciel. Kourzy expliqua l’enchaînement des événements tout en faisant circuler la peinture. Elle semblait de l’avis de tous représenter un livre très vieux, ou très usé et pour Toubirou et Chantalors, un vieux grimoire. Face à toutes les questions que chacun voulut poser à Arc-en-Ciel, Kourzy, devenu son professeur attitré, servit d’interprète :

-          Demande-lui s’il sait où est le livre

-          D’accord

-          Et s’il sait qui a écrit ce livre

-          OK

-          Non, demande-lui plutôt s’il sait ce qu’il y a à l’intérieur,

-          Et demande-lui aussi ce qu’il avait dans la tête quand il t’a peint ça

-          Ca, c’est trop dur à lui demander, je n’y arriverai pas

-          Eh bien essaie de lui demander d’une autre manière

-          Tu crois qu’il y a des formules magiques dans ce livre ?

-          Il l’a mis en lieu sûr le livre, il saurait le retrouver ?

Interrogations, réflexions, hypothèses, les neurones marchaient à cent à l’heure. De cette réunion qui dura bien trois heures, il en ressortit qu’Arc-en-Ciel avait trouvé ce livre au fond d’une grotte alors qu’il cherchait un abri un jour d’orage, que cette grotte était bel et bien sur l’île et qu’à côté du livre, il y avait un amas d’os. Kourzy crut comprendre qu’il s’agissait d’un squelette, mais elle n’arriva pas à faire préciser à Arc-en-Ciel si les ossements provenaient d’un être humain ou d’un animal, le savait-il d’ailleurs ? A la question de la localisation de la grotte, Arc-en-Ciel montra de nouveau la direction du nord et sa ligne de volcans, infranchissable aux yeux de tous.

Donc un vieux livre qui a pour titre « les vieux », un squelette ou une carcasse au fond d’une grotte qui se trouve vers les volcans, un homme capable de les y conduire, Thomas et Kourzy se déclarent prêts à partir sur le champ, Yann ne sait pas quoi penser, il se rappelle que les jeunes adultes qui avaient exploré l’île il y avait une dizaine d’années avec Grand-Frère avaient rebroussé chemin juste avant les volcans, persuadés que c’était trop dangereux et que personne ne pouvait y vivre. Quant à Toubirou et Chantalors, ils se voient déjà dans une course au trésor, pour eux le squelette est celui d’un vieux sorcier et le livre contient des formules magiques.

Il est huit heures du soir, mais la réunion aurait pu durer jusqu’à minuit, quand Yann propose de se laisser le temps de la réflexion car, explique-t-il, aucune décision importante ne doit se prendre dans la précipitation ni l’urgence. Il suggère que chacun aille souper, se couche, vaque à ses affaires habituelles demain matin et qu’ils se retrouvent tous au même endroit à quatorze heures.

 

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Quand le groupe de Grand-Frère se réunit le lendemain, Arc-en-Ciel arbore son éternel sourire, Yann et Thomas ont les yeux cernés de ceux qui ont peu dormi, Kourzy porte un air inhabituellement calme et serein, quant à Toubirou et Chantalors, ils ont l’œil brillant d’excitation. Le silence se fait immédiatement quand Yann se lève et dit ces mots : « Kourzy nous a réunis hier avec Arc-en-Ciel pour nous parler de ce livre « les vieux » qui serait dans une grotte vers les volcans, j’aimerais que vous me disiez l’un après l’autre si vous pensez que ce livre peut déceler des informations importantes pour l’espérance de vie de la communauté, si vous pensez qu’il faut lancer une expédition pour aller le chercher et dans ce cas si vous êtes prêt à en faire partie. Je vous demande de laisser chacun s’exprimer à son tour sans l’interrompre. Kourzy, je propose que tu commences. ». Kourzy se lève et prend la parole  après avoir laissé passer quelques instants de silence ; pendant qu’elle fait part de ses réflexions ; elle regarde tour à tour chaque membre du groupe ainsi qu’Arc-en-Ciel, son regard a une intensité quasi-mystique, qui semble traverser les visages qu’elle a sous les yeux comme si elle contemplait un spectacle étrange et merveilleux bien au-delà des visages de ses amis. Kourzy croit que le livre est la clé qui détient l’explication de la malédiction qui pèse sur l’île et empêche ses jeunes adultes de vieillir ; elle pense qu’il faut absolument aller chercher ce livre et qu’Arc-en-Ciel doit leur servir de guide, s’il en est d’accord ; elle tient absolument à faire partie de l’expédition si cela est décidé et rappelle avec habileté qu’elle est celle qui communique le mieux avec Arc-en-Ciel, court-circuitant ainsi toute opposition à sa participation du fait de sa grossesse. Thomas, Toubirou et Chantalors déclarent ensuite qu’ils sont de son avis, concernant l’intérêt du livre et la nécessité d’une expédition. Yann donne son opinion en dernier : il pense que le voyage doit être tenté mais rappelle que personne, pas même Arc-en-Ciel qui l’a vu, ne peut affirmer que le livre permettra de lever la malédiction. Yann demande à Arc-en-Ciel par l’intermédiaire de Kourzy s’il accepterait de les conduire à cette grotte. Un silence tendu suit les discussions avec force gestes et dessins entre Kourzy et Arc-en-Ciel. Quand elle se tourne enfin vers le groupe, Kourzy a un visage illuminé qui donne déjà la réponse que chacun espérait : oui Arc-en-Ciel sera leur guide.

La décision enfin prise, restent à mettre en place l’organisation et l’intendance et tout d’abord une obligation s’impose : informer la communauté dans son ensemble. C’est dans la salle des fêtes qu’a lieu le soir-même la réunion : Yann a bien du mal à modérer l’enthousiasme que suscite la nouvelle ; nombreuses sont les personnes qui veulent faire partie de l’expédition. Yann et ses amis estiment qu’il n’est pas nécessaire de grossir énormément le groupe, il propose simplement de l’étoffer de deux personnes qui se sont portées volontaires et pourront leur être utiles : une amie de Kourzy, Héléna, qui a une bonne connaissance des plantes et de leurs pouvoirs, et Azimut, un jeune surnommé ainsi car il se promène toujours avec une boussole qu’il s’est fabriquée d’après un schéma trouvé dans un vieux livre de scoutisme ; il est d’ailleurs très souvent le gagnant des jeux d’orientation. Yann pense que l’aller et le retour devraient prendre quatre semaines environ, il propose une réunion d’organisation le lendemain matin pour les membres de l’expédition et un départ le surlendemain .

 

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Le surlendemain à huit heures du matin, ils sont nombreux à les accompagner jusqu’au somment de la colline qui domine le vallon où se tient le village. L’enjeu est d’importance, et puis c’est la première fois depuis l’exploration de l’île il y a une trentaine d’années que la communauté se sépare de quelques uns de ses membres, même pour quelques semaines. Les au-revoir sont particulièrement déchirants avec trois adultes, dont la sœur de Thomas, qui sont dans leur vingt-cinquième année.

Arc-en-Ciel est en tête, suivi de Kourzy. Comme la saison des pluies est terminé, les bagages sont légers : juste quelques nattes en raphia, de l’eau et quelques vivres, peu car c’est la saison des récoltes et la nature va permettre de se nourrir sans problème, Héléna étant du voyage, ses connaissances seront utiles, en cas de besoin.

Le premier jour se passe sans difficulté, Yann remarque toutefois que le groupe est moins endurant qu’il le pensait : la vie qu’ils mènent est finalement assez sédentaire du fait de la situation encaissée du village et les parties de cueillette dans une nature exubérante ne les mènent habituellement pas très loin, c’est Arc-en-Ciel qui semble marcher le mieux. Il évolue avec une aisance qui rappelle qu’il vient d’ailleurs, mais d’où exactement ; peut-être le voyage apportera-t-il quelque réponse aux nombreuses interrogations à son sujet, se dit Yann. Kourzy retrouve la grâce qu’avait Arc-en-Ciel la première fois où elle l’a vu, émergeant d’une végétation dans laquelle il se fondait totalement. Elle admire son pas calme et régulier, sa manière d’écarter de sa machette les végétaux qui entravent sa route, plutôt que de les couper comme le fait Azimut. Il ne fait qu’un avec la nature qui l’entoure, il semble à l’aise, heureux, dans son élément. Il se retourne fréquemment pour voir si chacun suit. Il aime à montrer des orchidées accrochées à des arbres, fait parfois sentir des plantes ou des fleurs au parfum délicat, mais jamais il ne les cueille. Peu avant midi, Yann propose de trouver un endroit pour manger et se reposer, pour repartir plus tard quand il fera sera moins chaud. Pendant que Toubirou et Arc-en-Ciel cherchent un grand manguier sous lequel l’expédition pourra se reposer en s’abritant du soleil, Azimut et Héléna vont ramasser de quoi manger, et la récolte est bonne : des mangues, bien sûr, mais aussi des bananes et des avocats ; en ajoutant à cela du pain et du fromage de chèvre tirés des bagages, le repas est parfait. La bonne humeur règne, tout le monde est content et s’adonne à une sieste bien méritée après le repas. Vers seize heures, la colonne repart et après quelques heures de marche arrive à une clairière avec un immense jacaranda en son cœur sous lequel ils pourront dormir ; à la lisière coule un ruisseau. Yann propose de bivouaquer à cet endroit et d’y faire un feu, Arc-en-Ciel y fait cuire quelques bananes vertes dans leur peau et Azimut apporte des tubercules de manioc qu’il avait arrachés pendant la sieste. Les chaussures enlevées révèlent ça et là quelques ampoules sur lesquelles Héléna fait couler le suc d’une plante dont elle a le secret. Seul Arc-en-Ciel n’a pas de soucis, il ne porte pas les chaussures en écorce et en fibre de coco de ses amis, donc les frottements et les échauffements, il ne connait pas ! Après le repas, quand chacun se couche près du feu, après s’être lavé au ruisseau le sommeil ne tarde pas à venir.

Le lendemain matin, qu’il est dur de se lever, les courbatures se font sentir et elles se feront sentir désormais chaque matin, puis au fil des jours puis des semaines après chaque pause, si courte soit-elle ; elles nécessiteront avec les ampoules, les égratignures et les piqûres d’insectes tout le talent des plantes médicinales d’Héléna. Des habitudes se seront prises naturellement : remplir les gourdes chaque fois qu’il y a de l’eau courante, cueillir en chemin des fruits, des légumes et des herbes comestibles, notamment des brèdes, de façon à toujours avoir avec soi trois jours de vivres au fond des sacs. Héléna aura toujours à portée de main un petit sachet pour cueillir, sans gêner la marche du groupe, quelques herbes, bourgeons ou fleurs avec lesquelles elle fera chaque soir une infusion qui accompagnera les discussions autour du feu et les histoires d’elfes racontées par Toubirou. Arc-en-Ciel se révèle un excellent guide, il sait utiliser sans la piller ce qu’offre la nature, il montre souvent à Chantalors et Héléna comment les oiseaux savent vers quel plante aller trouver de l’eau de pluie ou de la rosée stockée dans le creux situé entre la tige et l’aisselle de ses feuilles, comment les animaux disséminent les graines des fruits qu’ils mangent, comment les lianes de figuier partent à l’assaut du tronc des arbres hauts pour atteindre la canopée, puis les enserrent au fil des semaines jusqu’à l’asphyxie et la mort. Sa connaissance de la nature et de son extraordinaire perfection est souvent l’objet de discussions entre eux le soir. Profitant de l’intimité et de la douceur de ces moments autour du feu, Kourzy ose parfois poser à Arc-en-Ciel des questions plus précises sur sa vie avant son arrivée dans leur communauté, notamment sur sa famille et sur sa mère, mais ce sont des notions qu’il a du mal à saisir et ses réponses restent relativement évasives.

Les jours, les semaines passent ainsi en lente progression, certes le groupe connaît quelques difficultés : des dérèglements intestinaux liés à une consommation excessive de fruits, une hygiène approximative selon la présence ou non de points d’eau ainsi que la perte de l’entrain des premiers jours ; mais malgré les baisses de forme des uns et des autres, le groupe reste uni et solidaire derrière Yann, Thomas, devenu son second, et Arc-en-Ciel, les trois piliers de l’expédition. La composition des membres de l’expédition a été bien pensée et c’est au fil des jours que cela se confirme : chacun y tient un rôle, est utile aux autres, et chacun a besoin des autres, en somme les clés d’une société idéale !

La marche dure beaucouplus que prévu, chacun tombe malade un jour ou l’autre et il faut attendre sa guérison pour repartir ; et pour finir, les volcans éteints depuis des années ne choisissent pas meilleur moment pour se réveiller, se mettre à gronder et à lancer des jets de lave, certes de faible intensité et peu fréquents, comme s’ils refusaient au groupe l’accès au fameux livre qui occupe toutes les pensées. Arc-en-Ciel quitte alors la piste qui s’arrêtait aux volcans qu’il faut maintenant contourner et mène l’expédition au travers de la forêt équatoriale qu’ils avaient évitée jusqu’à présent. Il n’y a plus de sentier, Arc-en-Ciel ouvre un chemin et suit parfois les sentes laissées par les animaux, il monte souvent aux branches hautes des arbres avec une adresse impressionnante pour se repérer car il fait sombre au sol en raison d’une végétation très dense. Il est secondé par Azimut, sa boussole à la main, qui prend également des notes et des repères pour le chemin de retour ; cette nouvelle partie du voyage n’était pas prévue et allonge une nouvelle fois considérablement la durée du trajet ; elle est pénible, fatigante et occasionne des rencontres  « frissonnantes » avec des animaux et des insectes jamais vus jusqu’alors comme des mygales, des scorpions venimeux et des serpents géants ; Arc-en-Ciel semble les connaître, n’en a pas peur, mais pour la première fois il tue un animal, un anaconda dont il craint la présence trop près du camp pour la nuit, il sera mangé, une source de protéine n’étant jamais négligeable, surtout si vivante, elle est capable de vous étouffer et de vous avaler tout cru !

Cette progression dans une atmosphère humide et étouffante est éprouvante pour les piqûres et les égratignures, qui ont tendance à s’infecter, pour les pieds qui glissent souvent sur le sol humide et risquent l’entorse à chaque pas et pour les estomacs car les trois jours de réserve de nourriture tirée de la nature sont vite épuisés, peu de fruits et de légumes poussent dans cette végétation trop touffue ; Héléna ne connaît pas les plantes qui vivent dans cette forêt et ne peut en tirer comme auparavant remèdes et nourriture  ; aussi le régime quotidien est-il pauvre, d’autant plus que Yann et Thomas ne veulent pas entamer la part du stock de pains et de fromages emportés du village qui doit servir pour le retour. Arc-en-Ciel leur a expliqué qu’une fois sortis de la forêt ils trouveront de nouveau la végétation luxuriante et généreuse d’avant, aussi Yanne propose-t-il de se restreindre un peu. Pendant cette marche particulièrement difficile, Kourzy est l’objet de toutes les attentions, son ventre s’est joliment arrondi au fil des semaines, car au lieu d’un voyage aller et retour qui devait durer quatre à cinq semaines, ce sont déjà deux mois qui se sont écoulés  ; Kourzy a le regard plein de confiance et de sérénité qu’ont certaines futures mères quand elles portent la vie. Il y a bien longtemps que Yann et Thomas se sont posé la question d’un retour prématuré pour éviter à Kourzy le risque d’un accouchement loin du village ; mais elle a refusé énergiquement, s’appuyant sur sa forme excellente, la présence d’Héléna à leurs côtés et sa volonté d’accomplir jusqu’au bout ce voyage dont les discussions au coin du feu avaient permis aux autres de comprendre ce qu’il représentait à ses yeux. Elle avait beaucoup mûri depuis le début de sa grossesse et l’arrivée d’Arc-en-Ciel, elle avait passé des heures dans l’ancienne bibliothèque, plus ou moins boudée de tous, elle y avait lu les Essais de Montaigne, et elle pouvait faire sienne sa phrase sur les voyages « Je sais ce que je fuis, pas ce que je cherche ». Kourzy savait ce qu’elle fuyait : un monde où l’enfant qu’elle portait mourrait à vingt-cinq ans, ce qu’elle cherchait était à la fois vague et précis : elle était persuadée qu’au bout du voyage, elle trouverait quelqu’un, quelque chose, qu’un événement ou un changement interviendrait qui ferait de ce long périple un genre de voyage initiatique et que c’était par elle que le village tout entier serait délivré de cette fatalité de la mort prématurée des jeune adultes.

Enfin un matin, au bout d’une heure de marche sous une pluie fine et ininterrompue qui transperce tout, c’est la sortie de la forêt primaire et les retrouvailles avec le soleil. Soudain le regard ne se heurte plus à une barrière indistincte de troncs, de lianes et de feuillages, finies les mousses épaisses et gluantes et les tapis de feuilles humides sur lesquelles Toubirou vient de se tordre la cheville. A la lisière de la clairière sur laquelle ils débouchent, bruisse au loin une chute d’eau sur laquelle le groupe fonce sans plus de réflexion, c’est une bande de gamins qui se déshabille en toute hâte et avec une spontanéité saisissante, comme si l’eau qui allait couler sur leurs corps avait la faculté d’effacer les courbatures des muscles, la fatigue, les piqûres d’insectes de toute sorte … tous les affres de ces deux semaines passées à contourner ces maudits volcans. Tandis qu’une bataille rangée d’éclaboussures d’eau naît spontanément sous la cascade, Yann croise le regard de Thomas qui a les yeux rivés sur le ventre nu de Kourzy. S’ils savaient tous bien sûr que Kourzy était enceinte, ce que ses vêtements amples ne cachaient plus dès avant le départ, voir son corps si déformé les impressionne et c’est bien un regard chargé d’angoisse qu’ils échangent muettement. Aussi, au sortir de cette douche qui vaut toutes les thalassothérapies, Yann décide-t-il de faire une pause d’une journée pour se reposer ; il y a aussi d’autres préoccupations urgentes : s’exposer au soleil pour que la peau des pieds ne soit plus blanche et boursoufflée et pour aider à la guérison des griffures et autres problèmes de peau, laisser le temps à Héléna de cueillir des plantes médicinales pour pouvoir soigner chacun, laver et sécher son linge, explorer les environs pour refaire des réserves de nourriture …, les occupations ne manquent pas et lorsque la journée s’achève, que vient l’heure des discussions autour du feu, les visages sont de nouveau souriants et apaisés. Chantalors raconte alors ce que lui ont dit les arbres lorsqu’elle avait peur dans la forêt humide : « N’aie pas peur, petite,  vois-tu la base de mon tronc, en bas, là où tu es, dans le sombre et l’humidité ? Hé bien tu sais, mes plus hautes branches côtoient le soleil, il brille toujours, tu le reverras dès que tu auras traversé la forêt ». Un autre une nuit d’insomnie avait approché ses feuilles duveteuses de ses joues sur lesquelles les larmes coulaient sans bruit et les avait séchées en lui murmurant : « Allons, allons, petite, ne pleure pas, je vais te raconter quelque chose » et il lui avait murmuré l’histoire de son cousin d’Afrique, le baobab, qui se plaignait constamment de son aspect, au point qu’il irrita Dieu qui de colère l’arracha et le replanta à l’envers. Chantalors raconte encore comment elle avait senti l’inquiétude et la colère des volcans qui étaient entrés en éruption, croyant que le groupe voulait les escalader.

 

Au matin quand le groupe se réveille, Arc-en-Ciel n’est plus là, il s’est pourtant bien couché, la forme de son duvet le prouve ; chacun y va de son hypothèse et pense qu’il n’est pas loin ; Yann remarque qu’il n’a pas emporté ses affaires, mais en a-t-il besoin, il est arrivé sans bagages. Après une heure d’interrogations plus ou moins angoissantes, le groupe voit approcher un Arc-en-Ciel à la joie communicative et qui gesticule dans tous les sens. Il savait qu’ils n’étaient pas loin du but, mais la brume que dégagent les chutes d’eau et quelques arbres à haute frondaison l’ont empêché la veille de voir au loin ; aussi ce matin s’est-il levé de bonne heure pour chercher un point de vue dégagé. Et il leur explique qu’après la clairière où ils se trouvent, commence une plaine et que de cette plaine, il a pu voir les monts dans lesquels se trouve la grotte qu’ils recherchent.

C’est dans une euphorie communicative qu’ils plient bagages et reprennent la route en moins d’une heure, comme un seul homme, déclare Kourzy non sans humour, son gros ventre en avant. Comme d’habitude, Arc-en-Ciel est en tête, les arbres se raréfient peu à peu puis le groupe débouche dans une plaine de grandes herbes sèches qui permet de voir au loin. Comme l’avait dit Arc-en-Ciel, au fur et à mesure des heures de marche se devinent à l’horizon quelques éperons rocheux. La chaleur qui se dégage des herbes desséchées par le soleil trouble l’horizon et ne permet pas de distinguer précisément le relief, mais Arc-en-Ciel semble savoir où il va ; la traversée de la plaine prend le reste de la matinée et quand apparaissent de nouveau des arbres, le groupe fait alors sa halte du midi à l’ombre bienveillante de quelques tamariniers. Kourzy est la première à s’asseoir après cette longue marche à découvert et sera la dernière à repartir. Alors que le groupe marche de nouveau depuis un quart d’heure et que la végétation reverdit, le regard peut se porter sans difficultés au loin. Arc-en-Ciel s’arrête, scrute, puis s’agite et crie « grotte, grotte !!» en montrant sur le flanc d’une petite falaise devant eux un genre de replat. « Ca y est, on arrive, c’est là-bas » crient Thomas et Azimut. Quelle euphorie, toute la troupe se congratule, s’embrasse, rit de plus belle. Bon,
encore faut-il atteindre ce replat, pas question d’y aller en escaladant la falaise, Yann propose plutôt de se frayer un chemin en contournant la paroi rocheuse et en s’élevant ainsi par degrés successifs, ce qui sera moins fatigant, notamment pour Kourzy et Chantalors, la cadette de l’expédition, et limitera le risque de chutes. Ainsi en est-il décidé à l’unanimité et le groupe repart immédiatement. A un moment où son regard se porte sur le replat, Toubirou voit une nuée d’oiseaux, des chauve-souris semble-t-il, s’envoler à tire d’ailes de cet endroit précis de la falaise, ce qui augurerait bien de l’existence d’une grotte. Depuis un moment Yann se tait, il semble perdu dans ses pensées. Il est le responsable du groupe de Grand-Frère et il sait qu’arrive en quelque sorte le moment de vérité et il a toujours en lui la crainte, présente depuis le départ, que l’expédition ne débouche sur rien, qu’Arc-en-Ciel ne trouve pas la grotte, ou, même s’il la trouve, que le livre tant espéré ait disparu ou ne révèle rien de particulier. Kourzy a du mal à progresser, et pour tenter de cacher ses difficultés, trouve différents prétextes : une fois elle rattache ses lacets, une autre elle s’arrête pour sentir le délicat parfum d’une fleur d’ylan-ylang ... Il faut dire qu’en s’élevant le groupe rencontre une végétation qu’il ne connaît pas, notamment des lianes de mysore, des héliconias et des lys de la vierge qu’ils s’arrêtent pour contempler quelques instants, de nouvelles occasions de répit pour Kourzy dans cette ascension difficile ; depuis quelques semaines déjà, mais elle n’en a parlé à personne, son ventre se tend parfois sous des spasmes douloureux.

Enfin après deux heures de marche difficile en file indienne le groupe accède au replat qui est en fait une plateforme relativement spacieuse qui donne accès à une grotte, ainsi que l’avait expliqué Arc-en-Ciel. Après tant de jours, tant de pas, tant d’efforts, le but de leur voyage qui aura duré trois longs mois est là, ou peut-être pas, dans cette grotte d’où sortent encore en criant quelques chauve-souris. C’est Kourzy qui se ressaisit la première, elle se lève, se dirige vers Arc-en-Ciel, prend sa main et la garde dans la sienne, de sorte qu’ils se présentent tous deux de front devant la grotte ; le reste de la troupe suit et c’est ainsi en une procession quasi solennelle que toute l’expédition entre dans la grotte. Elle est profonde et très vite, il faut allumer des torches pour progresser, un premier boyau au plafond tapissé de chauve-souris donne accès à une galerie de stalagtites et de concrétions magnifiques mais sur lesquels les regards ne s’attardent pas, quand soudain retentit un cri de Kourzy : «Là, il est là le squelette !», puis quelques instants après, d’une voix aigüe, perçante «  Le livre, j’ai trouvé le livre ! ». Tout le monde s’approche de Kourzy et d’Arc-en-Ciel : sur le sol, à côté des cendres d’un feu de bois, se trouvent les restes d’un squelette, manifestement humain à en voir le crâne et la forme de la colonne vertébrale ; et à côté du squelette sur une pierre plate, surélevé comme sur un modeste autel :  le livre, le livre qui les a tant fait rêver, le livre qu’Arc-en-Ciel avait si bien peint, le livre que Kourzy ramasse avec précaution de la main droite, sa main gauche tenant son ventre douloureux. Par  respect pour celui qui l’a gardé près de lui jusqu’à sa mort et à qui elle aurait l’impression de le voler en l’emportant tout de suite hors de la grotte, Kourzy ouvre le livre sur place, après avoir invité ses amis à s’asseoir autour du feu éteint et du squelette, et sa voix s’élève : « Il y a longtemps, la vie était paisible, je connaissais mes parents, mes grands-parents, et à ma naissance mes arrière-grands-parents étaient encore vivants. Comme tous mes ancêtres avant moi, à la mort de mon père, je suis devenu le sorcier de notre grande communauté qui vivait aux quatre coins de l’île. Tout le monde écoutait les anciens et le conseil des sages dont je faisais partie. Nous vivions de chasse, de pêche et de cueillette ; ceux qui n’aimaient pas pêcher allaient cueillir des fruits dans la forêt, ceux qui aimaient chasser partaient au matin avec leur arc et leurs flèches et le soir nous partagions les fruits du travail de la journée. Et puis un jour quelqu’un a inventé le troc : c’était un jeune malin qui savait attraper de plus gros poissons que tout le monde. Un soir il se mit à trouver injuste de ne pas recevoir au moment du partage plus que les pêcheurs aux prises modestes. Sa femme s’en mêla et se mit à gémir et à faire des histoires ; il réclama d’avoir en plus de sa part une poignée de ces jolis coquillages qui étaient tant prisés sur l’île, une fois mangés, pour en faire des parures et des colliers. Et c’est ainsi que naquit l’habitude de lui donner des coquillages en plus les jours où il rapportait des poissons beaucoup plus gros que les autres pêcheurs. Quand elle eut fait autant de colliers que son cou pouvait en porter, sa femme commença à les échanger contre d’autres objets qui lui faisaient envie et c’est ainsi qu’a disparu peu à peu la répartition équitable chaque soir du travail de la journée. Quand nous discutions de ce système de coquillages, les sages du conseil trouvaient cela bien, mais moi, le vieux sorcier, je leur prédis que ce n’était pas là un progrès, mais que cela mènerait au chaos, aux guerres et à l’extinction de notre race. On entendait déjà aux quatre coins du village des cris, des disputes qui éclataient, car avec ces coquillages étaient nées l’envie et la jalousie. Chaque fois que j’abordais ce problème au conseil des sages, mes paroles n’étaient plus écoutées avec respect et personne ne me croyait. Je décidai de  me retirer au fond de cette grotte, mais auparavant lors de la grande fête annuelle des épices où se rassemblaient tous les habitants de l’île, je leur dis ceci : « Abandonnez vos coquillages, arrêtez vos disputes incessantes, donnez et recevez de façon équitable, soyez unis dans l’abondance comme dans la pénurie, dans la joie comme dans le malheur. Pour vous aider, je vous jette aujourd’hui le sort de ne plus parler car vos langues sont vipères et vos paroles meurtrières. Je vais me retirer dans la grotte aux chauve-souris ; quand vous en aurez fini de vos querelles et de vos disputes, que vous serez redevenus des hommes bons et que la paix et l’égalité seront revenues parmi vous, je reviendrai et vous délivrerai du sort que je vous jette maintenant. » Et je me retirai ici dans la grotte. Les semaines et les mois passèrent, je n’entendais certes plus de cris, mais l’écho de fracas, de batailles et de bruits assourdissants arrivait encore jusqu’à moi. Un jour les volcans se réveillèrent et de la lave s’écoula sans interruption pendant de longs jours et de longues nuits jusqu’à la mer, brûlant tout sur son passage. Quand enfin les volcans ne furent plus en éruption, il n’y eut plus aucun bruit sur toute l’île.

 

Il y avait environ deux mois que cette apocalypse avait eu lieu quand j’entendis des bruits s’approchant de la grotte, je sortis et vis venir à moi une belle et grande jeune femme rousse qui attendait un enfant, elle voulait s’exprimer mais n’y arrivait pas, aussi la libéré-je temporairement de mon sortilège :

-  Il y a eu un grand malheur en bas, la guerre a sévi entre les pêcheurs et les chasseurs, et presque toute la population de pêcheurs a été tuée ; les rescapés ont voulu venger leurs frères et ont commencé à incendier les terres giboyeuses des chasseurs. Les volcans alors se sont mis en colère et ont craché leur lave pour anéantir les hommes et les villages.

- Comment as-tu échappé à tout cela

- J’attends un bébé et ma mère m’avait recommandé de ne pas me montrer au soleil si je ne voulais  pas que mon bébé soit roux.

- Pourquoi ne veux-tu pas que ton enfant soit roux ?

- Au village, on n’aime pas les enfants roux, on dit que le diable a essayé d’entrer dans leur esprit, qu’il n’y est pas arrivé et qu’alors il s’est installé dans nos cheveux qui resteront toujours roux. Ma mère disait que ce n’était que menteries et méchancetés et qu’il suffisait que je me cache du soleil pendant ma grossesse pour que mon bébé ne soit pas roux. Alors je me suis installée dans une grotte et ma mère venait prendre soin de moi chaque jour et j’ai échappé aux laves des volcans.

- Pourquoi es-tu venue jusqu’à moi ?

- Je ne veux pas que mon enfant soit comme moi privé de la parole, il n’a rien fait de mal et il ne mérite pas d’être puni, et puis je voudrais pouvoir l’entendre m’appeler maman.

- Je comprends ma fille, va, n’aie crainte, ton fils parlera car c’est un fils que tu portes, et je te laisse également la parole pour que tu puisses lui expliquer tout ce qui s’est passé, pour que plus jamais vous ne laissiez renaître les inégalités, mais je te demande une faveur : je suis vieux, tu le vois bien, il n’y a plus personne sur cette île que toi, je te demande de venir me voir toutes les deux saisons et le jour où tu me trouveras mort, je te demande de me donner une sépulture afin que mon âme repose en paix. Mais rappelle-toi : si mon corps ne rejoint pas la terre, il y aura de nouveau un grand malheur, ton fils seul sera épargné, mais tous les habitants de l’île car il y en aura d’autres un jour, je le sais, ne vivront pas au- delà de leur vingt-cinquième printemps. Va maintenant et n’oublie pas mes paroles.

A ces mots, Kourzy est prise d’une contraction encore plus forte que les autres, elle se met à terre et gémit, les mains sur son ventre douloureux. Héléna se précipite sur son sac où depuis plusieurs semaines elle garde des herbes qu’elle a cueillies pendant le voyage et qui vont l’aider  ; quelques minutes passent, Kourzy ne peut pas reprendre sa lecture quand arrive une nouvelle vague de spasmes ; elle comprend que son bébé a décidé de venir au monde ici, au fond de cette grotte, auprès du vieux sorcier. Elle s’allonge et tend le livre à Yann qui continue la lecture pendant un court moment de répit pour Kourzy : « Il y a maintenant tant de saisons que tout cela s’est passé. Mon courroux contre cette femme est très grand, elle n’a pas tenu sa promesse. Je suis maintenant très vieux, je n’ai plus la force d’aller me nourrir. Mon corps n’aura pas de sépulture et mon âme va errer à l’infini. » Le récit s’achève là. Au même moment Kourzy a une contraction plus forte encore que toutes les autres, elle pousse un long cri et avec l’aide d’Héléna met au monde un magnifique bébé.

Tandis qu’ Héléna et Chantalors s’affairent autour de Kourzy, les garçons et Arc-en-Ciel recueillent les os du vieux sorcier, sortent de la grotte et cherchent un coin de terre où creuser  un trou ; ils placent au fond un lit de feuilles sur lequel ils déposent les os, le livre, puis après la délivrance le placenta de Kourzy. Puis ils disent une longue prière et versent de la terre pour recouvrir la sépulture.

Le groupe resta deux semaines dans la grotte ; Héléna et Chantalors s’affairaient autour de Kourzy qui nourrissait sa petite fille qu’elle avait nommé Rousselune, en hommage à cette femme qui avait très certainement péri après avoir mis son bébé au monde toute seule et à sa maman qui avait accouché d’elle une nuit de pleine lune ; les garçons et Arc-en-Ciel redescendaient chaque jour dans la plaine pour cueillir de quoi se nourrir et rapporter de l’eau pour Kourzy et son bébé.

Juste après l’enterrement du vieux sorcier, alors qu’elle chantait une berceuse à Rousselune, Chantalors s’était assoupie, elle avait été réveillée par des vibrations qui venaient du sol de la grotte, elle avait plaqué son oreille à terre et avait entendu les volcans lui murmurer qu’ils n’étaient plus en colère et qu’ils ne gronderaient plus à l’approche du groupe.

Et c’est ainsi que lorsque l’expédition reprit la route pour le retour, elle put passer par les volcans, évitant ainsi la difficile traversée de la forêt humide. Pour son premier voyage, Rousselune eut plusieurs parrains et marraines qui la portaient comme un précieux trésor chacun leur tour. Kourzy était encore fatiguée, et la troupe décida de prendre le temps qu’il faudrait et de ne plus marcher que le matin, le temps n’était-il pas leur allié maintenant ?

Arc-en-Ciel n’était plus le même, son regard, toujours si souriant, avait un nouvel éclat emprunt de tendresse et de sérénité. Il comprenait maintenant d’où lui venaient ses cheveux roux et sa grande stature, il comprenait maintenant le mot maman.

Quand ils revinrent enfin, toute la communauté les acclama, elle avait compris avant même leur retour et le récit de leur voyage que l’expédition avait réussi sa mission car depuis trois mois déjà, plus personne ne mourait prématurément.



14/09/2013
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