Corps-mémoire
Mon corps-mémoire a tout gardé :
Le souvenir des coups portés,
La peur de ne pas être aimée.
Désarmé devant la menace,
Il est devenu carapace,
Triste forteresse de glace.
Mon corps-souffrance a tout gardé :
Les traces à jamais marquées,
Une cyphose où m'enfermer :
Il s'est transformé en bastion,
S'est enroulé par protection
En boule comme un hérisson.
Mon corps-violence a tout gardé :
La crainte de s'abandonner,
La confiance en l'autre envolée.
Il a la peur d'être agressé,
D'être battu, d'être blessé
Dès qu'il entend un ton haussé.
Mon corps-absence a tout gardé :
Le pouvoir de s'anesthésier
L'indifférence aux coups portés.
Il s'est habitué à fuir,
A s'évader pour moins souffrir,
Pour adoucir les souvenirs.
Mon corps-prison a tout gardé :
Il a enfoui tout son passé,
Verrouillé ce qui l'a blessé
Dans ma mémoire à double tour.
Il a caché là un sac lourd
De cris sourds d'appel au secours.
Mon corps-courage a tout gardé,
Tout enduré tout supporté
Tout affronté, terrorisé
Il n'a ni bronché ni crié
Ni tenté de se révolter
Mais il ne s'est pas résigné.
Mon corps-patience a tout gardé :
Il a attendu des années
Pour digérer, pour transformer
Ce magma en coulée de vie,
Ces phrases assassines en envies,
Ces bleus à l'âme en énergie.

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